Dolores Carmen Gomez avait les mains
moites. Un drame.
Mettre des gants, était-ce la solution? Ridicules en été, et même en
hiver, au travail...Du talc? Alors il aurait fallu en transporter toujours sur soi. Des lingettes? Cela laissait les mains un peu collantes avec une odeur de fesses de bébé. Très sexy,
vraiment.
Des mitaines? Bof.. c'est joli, d'accord, mais totalement passé de
mode. D'aileurs les siennes avaient appartenu à sa grand-mère, qui, comme de bien entendu, avait les fines fines, longues, délicates, avec une peau douce. Pas comme
elle.
Sa mère le lui disait toujours : mais de qui cette enfant
tient-elle ces pattes affreuses! C'est effarant, vraiment, effarant! Les mitaines, elle ne parviendrait même pas à les mettre... ou si elle y arrivait, elle transformerait la
dentelle blanche en ficelle aux traces jaunissantes. Très chic.
Alors elle passait son temps à essuyer ses mains moites sur des
mouchoirs roulés en boule au fond des poches. Si poches il y avait. Quelle robe a des poches suffisantes pour y cacher un mouchoir? Comment sortir le soir en pantalon dans les dîners en
ville?Elle enfilait ses robes comme on monte à l'échafaud. L'absence de poches accentuait son anxiété et ses mains collaient de plus belle.
Dolorès avait pris l'habitude de les frotter à la brosse et au savon
plusieurs dizaines de fois par jour, avec une frénésie à la hauteur de son exaspération. La peau pelait. Rougissait. Se constellait de petites ampoules qui suppuraient. Les cloques perçaient
parfois sur la vaisselle fraîchement lavée, sur le linge blanc fraîchement repassé, sur la lettre importante fraîchement tapée qui devait être envoyée dans la minute qui suivait.
Mademoiselle Gomez, vous comprenez bien, c'est urgent. Urgent!
Elle avait développé des tactiques pour éviter les poignées de main : faire une bise de son petit museau pointu,
simuler un rhume« bardon, vous avez un bouchoir? », faire diversion, « oh zut, je crois que mon bas vient de filer! », ou
plus simplement, éviter les gens.
Evidemment, c'était cela qui empéchait Dolorès Carmen Gomez d'avoir un chéri. On n'a pas de chéri quand on a les
mains moites, on ne donne pas sa main par dessus la table du restaurant quand on a les mains moites. On retire sa main vivement dès qu'un soupirant quelconque tente une approche délicate.
Celui-ci en déduit bien sûr qu'il n'a aucune chance. Comment lui dire qu'elle aurait préféré qu'il lui mette directement un baiser sur la bouche, voire la main aux fesses? Non, pas question de se
comporter comme une traînée : sa mère l'avait correctement élevée.
-Va t'essuyer les mains, disait sa mère, tu es gluante! Ne me touche pas. Que cette enfant
est sale, c'est désolant!
Des enfants, oui, elle aurait bien aimé en avoir, mais pas de chéri, pas d'enfants. Pas de chéri, pas d'enfants,
donc elle n'était jamais invitée chez ses collègues. Toutes mariées -elles!-, toutes heureuses -elles!- et toutes craignant de se voir piquer leur mari par une célibataire libre comme l'air donc
instable donc dévoreuse d'hommes en pleine quarantainite aigue.
(suite dans deux jours!)
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